jeudi 18 novembre 2010

Pitié pour Jacques Derrida

Dominique Noguez répond à Michel Onfray
Pitié pour Benoît Peeters

J'ai été très surpris de l'agressivité avec laquelle Michel Onfray parle de Benoît Peeters dans le n°2400 du « Nouvel Observateur ». Je tiens «Trois Ans avec Derrida. Les carnets d'un biographe» (Flammarion), objet de son courroux, pour un livre passionnant et son auteur pour un de nos meilleurs intellectuels. Sans doute, sa modestie et son peu de goût pour le battage médiatique le rendent provisoirement moins connu que Michel Onfray et vulnérable aux attaques injustes.

Le ramener, pour commencer, à une biographie d'Hergé et à des « collaborations dans des BD » est aussi réducteur que si l'on ramenait Michel Onfray à sa « Théorie du sauternes » (excellent vin, là n'est pas la question), oubliant son « Traité d'athéologie » ou ses leçons à l'Université populaire de Caen.
Benoît Peeters a collaboré, certes, avec quelques-uns des meilleurs dessinateurs d'aujourd'hui (François Schuiten ou Frédéric Boilet), et aussi avec le cinéaste Raoul Ruiz pour un roman. Mais il est lui-même l'auteur d'un brillant «nouveau roman» borgésien (« la Bibliothèque de Villers », en 1980), d'une biographie de Valéry, d'entretiens avec Alain Robbe-Grillet, de plusieurs films dont le remarquable « Dernier Plan » (1999) et d'une réflexion sur son propre travail au carrefour de plusieurs modes de création (« Ecrire l'image. Un itinéraire », 2008).

Sans oublier, conçu avec Marie-Françoise Plissart, le roman-photo « Droit de regards ». Cette oeuvre mérite d'autant plus d'être citée ici qu'elle avait, en 1985, inspiré à Jacques Derrida, justement, un beau texte d'une cinquantaine de pages (« Une lecture de "Droit de regards" »). Car, contrairement à ce que Michel Onfray insinue, Peeters n'a pas entretenu avec Derrida que des rapports de « lecture flottante ». Comme il le raconte dans « Trois Ans avec Derrida » et, comme il le prouve dans sa magnifique biographie parue chez Flammarion, il a lu Derrida dès ses premiers livres et de près. Simplement, et il le dit clairement, il entend faire œuvre de biographe, non d'exégète de l'œuvre. « Je cherche, écrit-il, à restituer la genèse des œuvres et leur réception, plus qu'à en proposer une analyse.» Et il ajoute - c'est un de ces conseils qui valent pour toutes les biographies et qui font de ces « Carnets d'un biographe » une référence :
« Je n'attends pas que vous me l'expliquiez, votre grand homme, mais d'abord que vous me l'évoquiez. Etait-il rapide ou lent, bougon ou plein d'entrain ? Avait-il des horaires stricts ? Séparait-il ses travaux, ses amis, ses amours ? Faites-moi sentir ce que furent ses jours et ses nuits. »




S'il raconte, dans ce même livre, que, se voyant proposer par son éditrice d'écrire une biographie, il n'a pas aussitôt pensé à l'auteur de «l'Ecriture et la Différence», il montre aussi que son nom s'est imposé ensuite à lui avec une force étonnante et durable. J'ajoute que, pour ceux qui, comme moi, s'honorent de connaître Benoît Peeters, sa rigueur intellectuelle et son altruisme (il est également éditeur et se voue aux autres avec une rare générosité), les termes de «jalousie très mesquine» à propos d'un chercheur qui envisagea un moment de faire lui-même une biographie de Derrida et qui y a renoncé, sont particulièrement invraisemblables.

Dominique Noguez
Le Nouvel Observateur n°2402, 18-24 novembre 2010, p.129.


mercredi 17 novembre 2010

Un effondrement


• L'immigration et l'identité nationale : Interrogé sur la disparition du ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale, le chef de l'Etat reconnaît que « le mot identité nationale a provoqué des malentendus. Sans doute on s'y est mal pris ».
Et d'ajouter : « Il faut réguler les flux migratoires, sinon, on organise le ‘collapse' (effondrement NDLR) de notre système d'intégration ». Le gouvernement de François Fillon portera une politique d'immigration humaine et en même temps, ferme (…) Donc, j'ai renoncé à l'identité nationale comme mots, mais sur le fond des choses, je n'y renonce pas», réagit Nicolas Sarkozy.

Le Figaro, 17/11/2010

dimanche 31 octobre 2010

37 fautes

Orthographe : rattrapage à la fac

Face aux difficultés rencontrées à l'écrit par les étudiants, des universitaires reviennent aux dictées et conjugaisons.

« On s'est apperçu que ces discutions avaient entrainé de grands boulversements... » : quatre fautes dans une phrase. Banal. Alerte. L'horreur orthographique fait des ravages dans l'enseignement supérieur. Dix, vingt, trente fautes d'orthographe dans une copie, c'est courant, à la fac comme dans le haut de gamme des cursus, les prépas, les grandes écoles. Mais l'admettre, pour beaucoup de profs, c'est un tabou. Par peur de se dévaloriser, de passer pour réac, de porter préjudice à la réputation de son université.

Pourtant, ils sont une poignée d'universitaires à briser l'omerta, à braver le regard condescendant de leurs collègues. « Certains m'ont dit : “Tout de même, on est à la fac !”, raconte Isabelle Trivisani-Moreau, de l'université d'Angers. Mais moi, je regarde les choses en face. Quand on est content de ne trouver que dix fautes dans une copie d'étudiant en lettres, c'est qu'il y a un problème. » Sous sa houlette, dans l'UFR de lettres, les étudiants les plus faibles, identifiés à l'aide d'un test, s'entraînent à la dictée, à la grammaire, à l'expression écrite. « Souvent, les jeunes connaissent les règles de base mais manquent de pratique. » Quelques courageux avaient déjà lancé la mode à la fac de droit d'Orsay ou à celle de Villetaneuse, à l'IUT de Grenoble, bientôt imités par d'autres IUT. Une mode qui a des chances de s'étendre.

Car ces enseignants n'agissent pas par simple amour de la langue. Ils pensent à l'avenir de leurs élèves. L'orthographe, passion française, reste un marqueur social fort. Dans le monde professionnel, les fautes lexicales ne sont pas très bien vues, mais celles de syntaxe passent carrément pour de la négligence. Et les capacités de rédaction sont un minimum vital au travail.

 Rémi Malingrëy

« Des chefs d'entreprise nous ont chapitrés, explique Marie-Jo Saillen, de l'IUT de Grenoble-II. Ils étaient atterrés par le niveau d'expression écrite de nos étudiants en stage chez eux. » Nécessité professionnelle, donc. Et pas seulement en entreprise. « À la dixième faute d'orthographe, les membres du jury de l'École nationale de la magistrature cessent de corriger la copie. Impossible de réussir en droit sans une parfaite maîtrise de la langue », explique Gilles Dussert, de la fac de droit d'Orsay. Avec son fils Jean-Baptiste, il a mis sur pied un module « culture, expression, méthode » pour les étudiants, avec retour aux fondamentaux. Tâche immense, dit-il. Et il brandit une copie d'une page : 37 fautes. « Vingt seulement des cent quarante dictées que j'ai corrigées dernièrement comportaient moins de vingt fautes d'orthographe », explique-t-il.

D'après lui, on trouve des handicapés de l'orthographe parmi les très bons élèves comme parmi les plus faibles, dans tous les milieux sociaux, dans toutes les nationalités d'origine. À l'université de Villetaneuse, en Seine-Saint-Denis, Michel Mathieu-Colas s'est attaqué au problème avec passion depuis plusieurs années : « Contrairement à ce que l'on dit, tout le monde peut progresser. » L'enseignement de l'orthographe et du français, d'abord réservé aux étudiants en lettres, est désormais obligatoire pour les 3 000 jeunes de première année. Cet agrégé de lettres, normalien, désapprouve l'indulgence de certains profs à l'égard des jeunes de milieu modeste ou d'origine étrangère sous prétexte de ne pas les pénaliser. « Grave erreur. C'est plus tard qu'ils paieront. D'ailleurs, nos étudiants le savent bien. Conscients de leurs difficultés, ils sont très demandeurs. »

Jacqueline de Linares, Le Nouvel Observateur, n° 2369, 1-8 avril 2010.

lundi 18 octobre 2010

samedi 16 octobre 2010

jeudi 16 septembre 2010

Vivre en anglais

Alain Duhamel s'interroge alors sur pareille anomalie française. Et il trouve ! Avec leur vieux fond catholique anti-Mammon, mâtiné de l'esprit révolutionnaire de 1789, ils veulent l'égalité ! Vous avez bien lu : l'é-ga-li-té ! Non contents de l'avoir inscrite dans leur devise, sur le fronton de leurs édifices publics (Dieu merci, cela se fait de moins en moins), ne voilà-t-il pas qu'ils voudraient la mettre en pratique ? On n'est pas plus ringard. Si au lieu de « liberté, égalité, fraternité », on mettait par exemple « responsabilité, équité, sociabilité », cela vous aurait une autre gueule. Quelque chose, oui, de moderne, d'anglo-saxon même, qui ne déplairait pas à Jean-François, Alain et les autres. 

Le nouvel observateur n°2391, 2-8 septembre 2010, p.14.


Parler anglais, penser anglais, pour débarbouiller l'esprit. Vivre en anglais. La belle France en perspective ! Le Premier Cercle de M. Woerth rejoignant le Cercle de la Raison d'Alain Minc, quelles belles épousailles ! Seulement, il va falloir attendre un peu. En pleine crise économique, en pleine spéculation boursière, quand la banque américaine Goldman Sachs joue aux quilles avec les gouvernements et que la principale menace qui pèse paraît-il sur la France est de perdre sa note AAA dans les agences de notation, quand l'affaire Bettencourt déroule ses fastes devant les Français ébahis, convertir ces mêmes Français à la religion de l'argent est tout de même gonflé. Le moment n'est pas le mieux choisi.

dimanche 12 septembre 2010