mercredi 28 janvier 2015

«De souche» «Apartheid» «Antijudaïsme»

« De souche », « apartheid », ces mots qui empêchent de penser
Chiheb M’Nasser, Aurélien Franckel
Rue 89 et L’Obs, 27 janvier 2015.

Confronté à la complexité des concepts qu’il manie, le physicien et philosophe Etienne Klein expliquait récemment la nécessité de bien nommer les choses pour pouvoir bien les penser et les comprendre.

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L’actualité nous offre l’occasion d’illustrer la justesse de cette pensée. Marqueurs de l’air du temps, les termes « antisémitisme », « islamophobie », « islamistes », « apartheid », « ethnie » ou encore « Français de souche » sont omniprésents, dans tous les discours, toutes les conversations et toutes les analyses.
Pourtant, à l’heure où les stratégies et les techniques de communication sont de plus en plus sophistiquées, ces termes semblent de moins en moins clairement définis, ce qui prête à la confusion, brouille les concepts et nuit à la clarté des réflexions.

« Antijudaïsme » ou « judéophobie » plus appropriés qu’antisémitisme

Ainsi, l’antisémitisme se définit, dans son acception originelle et littérale, comme une forme de racisme dirigé nominalement contre les peuples sémites, regroupés en tant que tels sur la base de critères linguistiques. Il englobe notamment, les locuteurs assyriens, arabes et hébreux.

Dans l’usage commun dominant, l’antisémitisme désigne en réalité les seuls actes de discrimination et d’hostilité à l’encontre des juifs, aux fondements raciaux ou non. Dès lors, le sémitisme, constituant un groupe plus large que celui qu’il est censé décrire et alors qu’une grande partie des juifs n’étant aujourd’hui plus locuteur d’une langue sémite, on comprend que l’usage du terme « antisémite » entretienne un flou où chacun y met ce qu’il veut.

Pour remédier à ces imprécisions et désigner les actes d’hostilité anti-juive non racialisés, l’historien Jules Isaac a préconisé l’usage du vocable d’ « antijudaïsme » et Pierre-André Taguieff propose la notion de « judéophobie ». Avec cette proposition, les représentations sortent de l’axe antisémitisme / racisme pour se placer, par effet miroir, en dialogue avec le concept « d’islamophobie », dont l’usage s’est récemment institué.

Ce déplacement opère un glissement du domaine de « l’anti », du « contre », de « l’hostile », vers le registre de la frayeur, de la crainte, d’une peur démesurée, déraisonnable, injustifiée. Mais derrière le suffixe « phobie », a priori moins clivant, l’usage courant du terme « islamophobie » dépasse la cible de l’islam en tant que dogme, pour intégrer une dimension de rejet des musulmans, voire, plus insidieusement encore, un racisme anti-arabe.

L’évolution historique de l’occurrence de ces différents termes, désormais facilitée par les moteurs de recherche, objective les cheminements et les chevauchements de leurs emplois, et permet de mesurer le danger des imprécisions et des confusions sur des enjeux aussi sensibles.

« Fanatiques sectaires » plutôt que « musulmans radicaux »

Les enjeux sémantiques se retrouvent également dans le choix des mots employés pour désigner les auteurs des actes terroristes perpétrés en région parisienne les 7, 8 et 9 janvier 2015. Le plus souvent, ils sont qualifiés « d’islamistes » ou de « musulmans radicaux. »

En les présentant ainsi, ce qui est mis en avant, c’est leur appartenance à une communauté ayant une foi en partage, dont ils se réclament. Pourtant, alors même qu’en l’absence d’autorité cléricale centralisée dans le culte sunnite, de nombreuses voix d’imams ou de simples croyants leur dénient, du fait de leurs actes abjects, le droit d’agir ou de se revendiquer de l’Islam.

A contrario, ce qui ne ressort pas dans cette appellation « d’islamistes » ou de « musulmans radicaux », c’est le processus de marginalisation qui a amené ces trois individus à l’inadmissible et qui relève de mécanismes caractéristiques des dérives sectaires, objectivés par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes).

Les présenter plutôt comme des « fanatiques sectaires », ce serait souligner les logiques de manipulation et d’abus de faiblesse d’individus marqués par la misère sociale, l’isolement, la fragilité psychologique et la soumission totale à une autorité charismatique. C’est aussi pointer le caractère spécifique d’une doctrine nourrie de financements opaques et encourageant à la mort en martyr.

Les inégalités dans la société française

Les qualificatifs associés à la désignation des terroristes ne sont pas neutres et portent en eux un schéma explicatif. Derrière ces choix de mots se jouent des interprétations, déterminant notamment le niveau d’attention à accorder aux risques d’endoctrinement de désaffiliés et d’humiliés en quête de reconnaissance, pour qui la radicalisation – sous la bannière de l’islam ou d’une autre – représente un mode d’existence (éphémère). Bien souvent, les termes employés simplifient, quitte à stigmatiser et éviter d’interroger les inégalités qui traversent la société française.

Il existe en effet une profonde ségrégation socio-spatiale en France. Certaines zones de relégation, notamment les banlieues périurbaines, concentrent de lourdes difficultés économiques et sociales. Dans certains quartiers, le revenu médian est la moitié du niveau national, l’illettrisme est quatre fois plus élevé chez les jeunes qu’ailleurs et les étrangers représentent autour de 40% des habitants (comme à Clichy-sous-Bois/Montfermeil (PDF), à La Villette-Les Quatre Chemins (PDF) notamment), contre moins de 6% à l’échelle nationale.

Cette situation incombe en partie aux pouvoirs publics. Ces derniers sont comptables du délaissement de certains territoires par l’insuffisance caractérisée des services publics – école, soins, police – en dépit des compléments apportés par la politique de la ville.

Elle est certainement imputable à la puissance publique, qui a organisé une fiscalité locale illisible et aberrante, sur des bases désuètes, conduisant, faute d’une péréquation territoriale digne de ce nom, à ce que le taux de taxe d’habitation soit de 7% à Puteaux ou Courbevoie et supérieur à 20% à Clichy-sous-Bois ou Sevran.

Y a-t-il en France une politique d’apartheid ?

La responsabilité de l’État est à souligner dans les politiques de peuplement déséquilibrées. Celles-ci induisent une répartition inégale des logements sociaux sur les territoires et entretiennent une concentration de la précarité dans les grands ensembles.

Mais, aussi profonde soit-elle, cette ségrégation socio-spatiale relève-t-elle d’une politique de développement séparée, affectant des populations selon des critères raciaux ou ethniques, associant ainsi le rattachement territorial au statut racial ? Autrement dit, existe-t-il, sous la République française, une politique d’apartheid ? Nul ne peut nier l’existence d’insupportables discriminations identitaires et sociales, que chacun mesure en voyant la composition de l’Assemblée nationale, des élites médiatiques et économiques.

Mais chacun sait que les processus à l’œuvre ne sont pas juridiques, officiels : ils sont avant tout symboliques et sociaux. Dès lors, parler « d’apartheid » par calcul politique et pour tenter de s’affirmer en homme d’Etat, en manipuler la charge symbolique sans mettre le doigt sur cette complexité, est impropre et revient à stigmatiser encore un peu plus les habitants des quartiers relevant de la géographie prioritaire.

Comme l’a montré Georges Perec, penser, c’est classer. La difficulté survient lorsque le classement vise à différencier les individus à partir d’origines sociales, géographiques, économiques ou culturelles fantasmées.

Ainsi, la nationalité est un lien juridique. Qu’elle résulte d’une attribution par filiation, double droit du sol, d’une acquisition, d’une déclaration ou d’une naturalisation, tous les Français partagent les mêmes obligations et les mêmes droits, politiques et civils.

Il n’existe pas de « Français de souche ». Il n’existe pas non plus, à notre connaissance, en France, d’ethnie, définie comme un groupement humain possédant une structure familiale, économique et sociale homogène, et dont l’unité repose sur une communauté de langue, de culture et de conscience de groupe spécifiques.

Mal dire les choses, c’est jeter le flou

Le mot « ethnie » a un mauvais relent, sous une vitrine plus policée, du contenu du mot « race ». Et attendu que l’Assemblée nationale a supprimé le mot race de la législation française le 16 mai 2013, il semble bien temps de tourner la page et d’éviter de replonger les Français dans des approximations nauséabondes.

Dans le temps médiatique et dans le temps politique, ce qui compte c’est dire, le sens est secondaire. Il faut se positionner, déclarer, peu importe si les idées se brouillent, construire une pensée n’est pas (plus) le problème. Or, mal dire les choses, rapprocher des sens voisins mais inappropriés, c’est contribuer à jeter le flou dans les esprits.

Si le sens des mots et l’exactitude de leur emploi ont été relégués au second plan, ce n’est ni innocent ni sans effets. C’est réduire la compréhension, éparpiller les clés de lecture, fragiliser le sens critique, tout mettre dans l’à peu près.

Pierre Bourdieu écrivait que la réalité existe deux fois : l’une, objective, et l’autre, dans les représentations que l’on s’en fait, forcément enjeux de lutte. A observer le décalage entre les représentations et la réalité, on en arrive à se demander si elle n’existe plus qu’une seule fois, symboliquement, et à travers des représentations éclatées et imprécises.

Alors que l’émotion retombe, le débat doit s’organiser en définissant des catégories et des concepts qui éviteront le matraquage de poncifs qui, à force de répétition, finiront par apparaître comme certitudes.


Pour lutter contre l’appauvrissement de la pensée, qui reflète la pauvreté de la langue, le rôle l’école dans l’apprentissage de la langue et de ses codes, l’ouverture aux espaces critiques et de réflexion, l’introduction de la philosophie dès l’école maternelle pour donner à chacun la capacité de penser par soi-même et développer un sens critique autonome en fonction de sa singularité, doivent être au cœur de toutes les préoccupations.


dimanche 11 janvier 2015

" Broken French "


"Nous collaborons à la disparition du français"
Par Marianne Payot, L'Express le 21/10/2014

Poète, essayiste, romancier, dramaturge et grand spécialiste de Rimbaud, Alain Borer déplore, en amoureux de la langue, notre soumission au modèle dominant de l'anglais. Un asservissement synonyme, selon lui, d'appauvrissement.

"Nous collaborons à la disparition du français"
Alain Borer estime que le projet des Anglo-Saxons "est explicitement hégémonique."
 Alain Borer, De quel amour blessée. Réflexions sur la langue française. Gallimard, 354p., 22,50€.

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Est-ce votre éloignement -vous êtes "professeur invité" à l'université de Los Angeles- qui vous a poussé à proférer cet appel à la révolte contre l'invasion de l'anglais et ce cri d'amour pour la langue française ?
J'habite et travaille à Paris et en Touraine ; il est vrai que je suis, trois mois par an, le dernier des fantassins de la langue française sur la côte Ouest des Etats-Unis. Là-bas, tous mes compatriotes parlent la langue du maître. Mais, en réalité, je suis travaillé par cette question depuis toujours.

De façon ironique, vous rappelez l'apport de la langue française à l'anglais, soit quelque 37000 mots qui ont investi la Grande-Bretagne à partir du XIe siècle...
Les Anglo-Saxons ont deux grands problèmes. Le premier est de ne pas vouloir savoir qu'ils parlent français à 63% : somme toute, l'anglais est du français mal prononcé. C'est un véritable symptôme collectif, un gigantesque refoulement. Le second, qu'ils s'interdisent de parler français. Leur projet est explicitement hégémonique. On l'a vu lors des Jeux olympiques de Londres. A l'exception du prologue, le français en était totalement absent. Même constat dans les aéroports ("control passport"), ou dans les colloques internationaux, etc. : ils font perdre à la langue française sa visibilité. Le drame, c'est que nous collaborons à cette disparition -dans tous les domaines, et même entre nous.

Nous sommes passés, dites-vous, de l'enrichissement mutuel des langues à l'asphyxie de la langue française par l'"anglobal".
Oui, l'"anglobal" est une forme de parasite. A la Renaissance, des milliers de mots italiens sont entrés dans la langue française, mais ils ont été rapidement absorbés, transformés, francisés. Aujourd'hui, et c'est une première dans l'histoire de la langue, les mots anglais qui s'implantent chaque jour dans notre vocabulaire ne sont plus de l'ordre de l'échange, mais de la substitution ("checker" à la place de "vérifier") : ils font penser aux 30 000 flèches d'Azincourt. En France colonisée, c'est Halloween tous les jours. Mais, plus que de colonisation, nous devons parler d'autocolonisation. Nous n'avons pas d'ennemi. C'est l'effet Banania, le début de la déculturation. Regardez ce qu'il se passe avec Daft Punk, The Artist... Pour être reconnus du maître et obtenir la récompense majeure, il faut le mimer, abandonner, renoncer à ce que nous sommes.

Vous citez Segalen à propos des Maoris: "En perdant ses mots, on perd son âme." En sommes-nous là ?
Oui, il ne s'agit pas d'une question de fierté ou de défense patriotique. Il s'agit des modes de représentation que fonde une langue. C'est là, et uniquement là, que se situe l'identité. Prenez la représentation collective de la femme, un enjeu majeur. Il n'existe que trois possibilités de traiter ce domaine : pour la première, la différence des sexes n'est pas marquée, comme dans "beautiful" - le puritanisme s'en accommode bien - ; la deuxième consiste à les distinguer par des marques sonores, naturalisantes, à l'instar de l'italien et de l'espagnol, "bello", "bella", "hermoso", "hermosa". Et la troisième, la française, qui, avec son "e" muet, refuse le marquage du genre sur le sexe. Cet "e" muet fonde une coprésence ontologique. C'est une solution admirable par la proposition philosophique qu'elle entraîne.

A tel point que, selon vous, la législation sur le voile provient de cette place particulière de la question de la femme dans la langue.
Nous sommes le seul pays à avoir légiféré sur le port du voile. Et cela ne relève pas, comme ont pu le dire Alain Finkielkraut et Mona Ozouf, de la laïcité, mais de la langue française. L'"e" muet est une brumisation, un vaporisateur, un parfum, pas un marquage. Pour la langue française, une femme voilée est une faute de grammaire dans la rue. Nous sommes aux antipodes du neutre généralisé, c'est-à-dire de la conception anglo-saxonne. Le neutre qui s'empare de la langue française (l'absence d'accord, le pronom lequel, la perte de l'"e" muet...) annonce avec toutes ses conséquences juridiques un changement de projet de société porté par la langue.

Cet hégémonisme mâtiné de panurgisme s'étend-il à tous les domaines ?
Ils sont tous affectés. La mode avec la "fashion week", la cuisine et ses "fast-foods", les conseils d'administration, la diplomatie, la défense, la chanson, l'aviation, la médecine, le sport... Même le groupe Bourbaki, notre école mathématique française très pointue et riche en médailles Fields, vient de passer à l'anglais... Seule rescapée, l'Education nationale. Or le projet explicite de la loi Fioraso était de faire passer l'université à la langue du maître. Le Sénat a résisté, pour l'instant. Mais c'est inéluctable : la Commission européenne a décidé d'imposer l'anglais à tous les Etats européens. Ce choix renverse l'ordonnance de Villers-Cotterêts, par laquelle François Ier substitua le français au latin comme langue officielle : nous rompons avec cinq siècles de culture et avec le logiciel absolu de l'histoire de France.

L'apprentissage de l'anglais à la maternelle est-il si dangereux ?
Dangereux, non, bien sûr. Plus on apprend de langues, plus on est humain, disait le poète latin Ennius. Mais tout apprentissage structure les formes de pensée. Avons-nous été consultés sur le fait que les 28 nations doivent assurer l'enseignement de l'anglais dans les petites classes ? Non. Et c'est de toute évidence un signe supplémentaire de notre renoncement à nous-mêmes : ce sont les Français qui militent pour faire de leur langue une langue régionale dans la mondialisation anglo-saxonne et libérale.

La langue française est parée à vos yeux de toutes les vertus. Elle est rationnelle, esthétique, mélodieuse, élégante... Ne l'idéalisez-vous pas ? 
Ce n'est pas moi qui idéalise la langue, toute langue est un système d'idéalisation. Mais les langues n'idéalisent pas la même chose: la langue française idéalise la relation. Elle est abstraite, non ethnique, et c'est en cela qu'elle a fondé l'Etat français. Je ne suis pas breton, belge ou corse, je suis homme, c'est ce que dit la langue française. En ce sens, elle développe un projet universel.

Vous démontrez point par point notre soumission à la langue anglaise. A commencer par la "dé-nomination", soit la substitution de mots anglo-saxons à des mots français disponibles.
Prenez le terme "booster".On pourrait dire "propulser", issu du latin, ou "dynamiser", qui provient du grec. On n'entend plus l'oreille française à travers "booster", ni à travers "mail", à la place de "courriel", ou "deal", à la place d'"échanger", etc. Nous sommes en train de passer de l'oreille romane à l'oreille gothique. Par ailleurs, ces importations impliquent une gigantesque perte de nuance : on dit "bouger" et non plus "se déplacer", "s'en aller"... Enfin, il n'y a plus de polissage phonétique à la française. Le polissage, c'est l'équilibre des voyelles et des consonnes. Même les accents régionaux sont respectueux de cet équilibre, or il se perd. Nous entrons dans l'ère du français pourri, le "broken French".

Vous parlez aussi de "désinvention". Qu'entendez-vous par là ?
Notre passivité ou incapacité de forger des mots pour des concepts ou des fonctions nouvelles : "think tank", "input","geek","burn-out"... Qu'avons-nous créé récemment? "Mémériser", "vapoter". Hier, on inventait "miroir", "fontaine". La langue n'évolue pas, elle involue.

Quels en sont les causes ou les fautifs ?
L'un des grands responsables n'est autre que Lionel Jospin, ministre de l'Education nationale, qui a déconnecté la fontaine latine en 1993. Comment voulez-vous réinventer si on ne dispose plus de ses racines, si on ne peut plus puiser dans son oreille originelle ? Désormais, pour nommer les objets nouveaux, on n'a plus que le néolatin international, la nouvelle lingua franca.

N'êtes-vous pas féroce lorsque vous traitez Lionel Jospin d'"illettré militant"?
Mais il en est un de première catégorie, avec une responsabilité sur la très longue durée. De 1974 à 2014, nous venons de vivre les Quarante Piteuses. A l'origine, il y a Giscard d'Estaing, le grand fourrier de la langue française, qui lance son message au monde en anglais depuis le balcon de la rue de la Bienfaisance. Les Québécois en pleuraient. Même François Mitterrand a été gravement passif, il l'a regretté d'ailleurs à la fin de sa vie. Il a laissé tous les collabos, les Camdessus, les Trichet, les Védrine, les Lamy, se déchaîner dans la langue du maître. Bel exemple de La Trahison des clercs.

Rappelez-vous, en 1420, alors que la France disparaît de sa propre carte, les Armagnacs furent laminés par les Bourguignons. Le clivage droite-gauche n'a pas de pertinence en période de tempête, ce qui remonte aujour d'hui (en 2014, dans les mêmes chiffres que 1420 !), c'est ce clivage fondamental Armagnacs-Bourguignons. Et les Armagnacs, aujourd'hui, n'ont aucune chance, car les Bourguignons ont désormais de leur côté le fédéralisme européen, qui installe un espace anglophone libéral. Ce qui est frappant, c'est qu'il y a un effet de "naturalisation", comme disait Barthes, la langue du maître paraît désor mais naturelle.

Et les nouvelles technologies ? Ne changent-elles pas le cours du temps ?
Absolument. La langue française est une langue écrite, et la seule qui ne prononce pas tout ce qu'elle écrit. Lorsque je dis "ils entrent", l'"ent" final ne se prononce pas : il s'agit d'une vérification grammaticale, ce que j'appelle le "vidimus" (du latin, "ce que nous avons vu"), qui permet la vérifiabilité par écrit, et garantit aussi la précision. La langue est accompagnée par sa grammaire. Rappelez-vous la résolution de l'ONU après la guerre des Six Jours sur les "occupied territories". La version française seule précise s'il s'agit "des" territoires ou "de" territoires occupés. Or c'est le vidimus que percutent de plein fouet les nouvelles technologies : aucune autre langue n'est si gravement menacée par les nouvelles technologies ; si la langue française perd le vidimus, elle ne sera plus qu'une langue comme une autre et disparaîtra.

Les fautes de français pullulent-elles ?
Oui, tout le monde désormais fait des fautes massivement, et des fautes sur le logiciel, sur les prescriptions fondamentales, comme la confusion des sons et des temps, le futur et le conditionnel, j'irai ou j'irais. Vous pouvez l'entendre tous les jours, à 20 heures, chez M. Delahousse (bonne soirAIT). C'est un festival, celui d'un temps nouveau, le confusionnel. C'est un effet de l'ère du virtuel, le conditionnel et les choses réelles ne se distinguent plus. De même pour le subjonctif et l'indicatif. Sur France Culture, Giscard d'Estaing disait "après que je sois élu". L'indicatif après "après que" a mille ans !

Vous n'êtes pas tendre avec Coluche, le maître, selon vous, de la "mal-diction". Vous n'avez pas peur de vous faire des ennemis ?
Oui, je sais, Coluche est absolument intouchable. Mais il est celui qui casse tout, qui rompt avec le vidimus, le projet de la langue française. C'est politique, il a voulu être président de la République. Finalement, je pense qu'il est entré à l'Elysée avec Sarkozy: "J'écoute, mais j'tiens pas compte." C'est du Coluche... La langue de Coluche s'oppose à la langue de Molière. Il y a pour la première fois dans notre histoire un alignement entre la société, qui a choisi de dire "fashion week", l'audiovisuel - My TF1, BFM News- et les politiques qui se vautrent dans l'anglais. 

"L'histoire de France, écrit Michelet, commence avec la langue française." Il est temps de voir en quoi notre société se transforme. Comme les Gallo-Romains qui ont trahi leur passé en abandonnant leur culture, les "gallo-ricains" se soumettent au modèle dominant. Et le français, tendant au chiac, ce sabir anglo -français qui sévit dans le Nouveau-Brunswick ("je watche la TV"), devient tous les jours moins attractif. On peut dire que l'histoire de France s'achève avec sa langue.

Que devient la francophonie, dans ce contexte ?
La langue et la culture françaises sont désirées partout dans le monde comme une alternative au modèle anglo-saxon. Mais nous, nous y avons renoncé. Sinon, nous verrions tous les jours à la télévision les Québécois, les Belges, les Suisses, les Burkinabés... Or que nous propose-t-on ? Des séries américaines. La France a renoncé à la francophonie pour prendre part à l'Europe anglophone. Djibouti sera perdu dans dix ans, le Rwanda, où les professeurs de français sont ringardisés, l'est déjà. La perte de la francophonie est imminente. Que faire ? "On a beau crier dans le désert, cela ne fait pas tomber les étoiles", dit un proverbe dogon.